Le réemploi n'est pas toujours une réponse adaptée si l'on considère uniquement le prisme de la décarbonation. En effet, en considérant seulement le critère de l'impact carbone, réemployer du bois existant serait moins intéressant que du bois neuf, considéré comme un puit de carbone et donc à impact négatif tandis que l'alternative réemployée serait « seulement » à impact nul1. Pour autant l'on sent bien qu'il est largement préférable de réemployer une charpente traditionnelle (à priori de bien meilleure qualité cela dit en passant) plutôt que de continuer à surexploiter le biotope2. Sur un autre plan, si l'on considère le béton, qui représente la plus grande part des déchets du bâtiment et est le matériau le plus polluant en termes d'émissions de gaz à effet de serre, son réemploi reste particulièrement complexe techniquement mais aussi logistiquement et ne peut donc être considéré comme une solution efficace pour résoudre ce cas spécifique de consommation de ressources, de pollution et de production de déchets. En fait, si l'on enlève le béton de l'équation ainsi que les matériaux de travaux publics, le réemploi apparaît, du point de vue carbone, comme une solution bien plus marginale devant l'ampleur du problème que ce que l'on pourrait être amené à espérer3. Car le réemploi concerne principalement le second œuvre dont le poids carbone est négligeable devant celui de l'infrastructure et de la superstructure.

Utiliser le bilan carbone comme un indicateur permettant d'évaluer l'impact environnemental du réemploi est une démarche qui, malgré son bien-fondé, est problématique car pouvant être facilement détournée de sa vocation première. En effet, l'évaluation carbone peut amener à « créer des économies carbones artificielles »4 : si l'on remplace une façade en bois par une façade en briques de réemploi, on considère que l'on fait des économies en comparaison à des briques neuves, mais que l'on n'aurait jamais utilisé en premier lieu, gonflant ainsi les économies perçues sans réellement changer l'impact global5. Ainsi malgré son impact anecdotique ou largement surestimé (pour ne pas dire dévoyé), le réemploi est souvent utilisé pour faire de l'affichage (littéralement, combien de projets mettent en avant leur façade ou leur borne d'accueil en réemploi ?). On frise de fait avec le greenwashing.

Le réemploi est-il pour autant une mal adaptation ? Certainement pas, il ne s'agit pas ici de dire que son impact est à ignorer mais plutôt de dire que l'on ne mesure pas la bonne chose. Le réemploi est avant tout une pratique historique majeure, bien plus significative que la construction neuve. C'est « une question économique de la matière. Le but est de ne pas payer deux fois pour la matière »6. Le réemploi et plus largement la conservation des existants nécessite de renverser l'équation économique où un travail plus conséquent doit être mené en amont du projet afin de réduire l'énergie dépensée, les ressources consommées et les déchets produits lors de la réalisation. Comme le dit Christine Leconte il faudrait « plus de matière grise pour moins de matière première »7. Plus largement le réemploi nous intime d'ouvrir le projet à une économie générale, qui se déploie sur le temps long et prend en compte toute la durée de vie de nos bâtiments.

Dès lors, on peut être tenté de penser que le réemploi est une question bête et méchante d'économie de la matière plutôt qu'une question écologique au sens large, celle qui crée du lien. Mais il n'en est rien et nous pouvons considérer avec Philippe Simay que « dans tous ces arts de faire que pratiquent le réemploi ou la réutilisation se joue quelque chose d'indispensable pour parvenir à recréer le système de relations dont nous avons tant besoin pour ne pas être aliénés aux normes du marché de la construction, pour redonner du sens à notre pratique, à notre métier, pour retrouver notre place au sein d'un autre environnement de travail compatible avec le maintien de la vie sur la planète. »8

Il apparaît donc nécessaire de démêler le réemploi d'un ensemble d'associations à des calculs technocratiques froids et aveugles. Mesurer l'impact carbone du réemploi ne permet pas de voir plus loin que le paradigme industriel d'optimisation dans lequel nous sommes enfermés, quand celui-ci ne s'avère pas tout simplement décourageant. Il ne peut pas être non plus la caution verte justifiant de démolir en toute bonne conscience. Pire, il n'est pas rare de le voir détourné comme une simple plus-value architecturale, au mieux symbolique, destinée à faire du signalement de vertu. Enfin, comment savoir si le matériau « disponible » n'est pas le résultat d'une logique productiviste alors qu'il aurait tout aussi bien pu être conservé là où il était en premier lieu ?

Footnotes

  1. Selon le cadre imposé par la RE2020.

  2. Contribuant de fait à l'appauvrissement des terres et à la destruction du vivant. La culture intensive de bois d'œuvre est une catastrophe écologique à un tout autre niveau et le problème de la décarbonation n'est que l'arbre qui cache la forêt.

  3. Un rapide calcul de coin de table laisse penser que 15 % seulement des déchets du bâtiment (7 millions de tonnes) pourraient faire l'objet d'un réemploi si toutes les conditions étaient réunies pour le permettre. Les plus optimistes considèrent que l'on pourrait arriver à 50 % (23 millions de tonnes). Sélim Zouaoui, « Pérennité architecturale : une réflexion sur le réemploi des matériaux », Les dossiers techniques de la construction, 2024. Dans tous les cas, il est évident que le réemploi n'est pas une solution unique au problème des déchets et encore moins à celui des ressources.

  4. « Ça crée des économies carbones artificielles. » Entretien #3 -- Thomas Saint-Guillain.

  5. « Sur un de nos projets on avait prévu un FOB [façade ossature bois] pour finalement tout passer en béton et à la place on a mis des briques de réemploi pour faire cache-misère. » Entretien #7 -- Sonia Vu.

  6. Entretien #5 -- Philippe Gervais.

  7. Leconte, « Combien bien réemployer les matériaux de construction ? ».

  8. Simay, Bâtir avec ce qui reste, pp. 92-93.